Il y a, dans l'histoire officielle, telle qu'on la conçoit communément et qu'on l'enseigne, des zones d'ombre, des secrets qui n'en sont pas mais qui continuent de mettre mal à l'aise. C'est cette face plus ou moins cachée de l'histoire que je vous propose de visiter avec cette galerie « Ces homos qui ont aussi fait l'histoire », dont voici le premier article. Nous y rencontrerons des personnages que vous connaissez tous, des princes, des rois, des artistes pour l'essentiel, à la fois parce que ce sont les seuls sur lesquels nous sommes bien documentés et parce qu'en tant que privilégiés ils purent vivre leur homosexualité sans trop de problème, malgré la terrible menace de l'interdit religieux. Mais aussi quelques personnages moins renommés, quelquefois même des inconnus rencontrés dans les archives, hélas souvent judiciaires. La présence de certains de ces personnages ne vous surprendra pas ; mais pour d'autres, je suis sûr que vous ne vous y attendrez pas. Nous commencerons par une figure historique que j'affectionne particulièrement, qui appartient à une période dont je raffole, le Grand Siècle : Monsieur, frère du roi Louis XIV.
Philippe de France (1640-1701), fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, naît le 21 septembre 1640 au château de St-Germain-en-Laye. Le titre de duc d'Orléans lui revient en sa qualité de second fils du roi, il porte également le titre de duc d'Anjou jusqu'en 1668, mais on le connaît surtout sous le nom de Monsieur, nom traditionnel du frère cadet du roi.
Les moeurs de Monsieur ont fait couler beaucoup d'encre, comme elles ont fait beaucoup jaser à l'époque et plus tard. Sur cette base, on a d'ailleurs dit tout et n'importe quoi. Philippe d'Orléans dut à son rang et à l'affection que lui portait son royal frère de pouvoir vivre son homosexualité sans trop de tracas, à une époque où le commun des mortels risquait le bûcher pour cette raison. Il faut dire que, depuis la Renaissance, les princes français avaient brisé le tabou religieux à la faveur de la redécouverte de la culture antique. Nombre de princes eurent des « favoris » avec lesquels leurs relations sont sans équivoque et la bisexualité était pratique courante à la cour aux XVIe et XVIIe s. Le Grand Condé lui-même ne négligeait pas les aventures masculines, par exemple.
Philippe ne s'en soumit pas moins à ses devoirs d'Etat, consentant à se marier et à assurer une descendance dynastique. Il se maria deux fois, assura sa descendance et parvint avec ses épouses, tant bien que mal, à une sorte de status quo devant le devoir.
Monsieur enfant, par Jean Petitot le Vieux (XVIIe s., miniature sur émail, musée du Louvre, Paris).
Dès l'enfance, Philippe manifesta sa « différence », Il aimait à porter des robes1 et à se parer, se poudrer de façon plus appuyée qu'il n'était d'usage pour un homme. Les mauvaises langues disent que cela fut encouragé par Mazarin et Anne d'Autriche pour éviter qu'il ne fasse de l'ombre à son frère ; ce sont des chimères non dénuées d'homophobie : Philippe avait de la personnalité et la force d'imposer sa nature, comme le montrent des épisodes de son adolescence où on chercha à se débarrasser de ses robes ; et Anne d'Autriche, qui tenait à veiller elle-même à l'éducation de ses enfants à l'encontre des traditions princières françaises, avait bien du mal à refuser de céder aux fantaisies de ses fils, quelles qu'elles soient.
C'est donc dès cette époque, aux alentours de la puberté, qu'on voit Monsieur apparaître de temps à autres travesti, paré comme une dame, habitude qu'il gardera longtemps - les bals costumés en sont pour lui l'occasion en public à la cour, mais en général c'est chez lui, en privé, qu'il s'y autorise. Il a pour compagnon de jeux François Thimoléon de Choisy (1644-1724), qui ne s'habilla qu'en fille jusqu'à l'âge de 18 ans et dont nous reparlerons à l'occasion. Selon certains, ce serait Philippe Mancini (1641-1707), neveu du cardinal, qui aurait initié Monsieur aux amours masculines - le « vice italien », comme on disait à l'époque ! -, mais l'information est douteuse du fait qu'elle relève en partie de la théorie du complot du cardinal, donc de la fable bien-pensante...
Monsieur fut certes un des personnages les plus extravagants de la cour de Louis XIV, en dérangeant plus d'un - ce qui, j'en suis certain, devait au fond amuser le roi. Il a beau être "efféminé", ce n'en est pas moins un guerrier efficace sur les champs de bataille, ce dont son frère prend ombrage ; après 1677, le roi lui retire tout commandement militaire et le réduit au rôle de personnage de cour.
Monsieur ne se cache pas d'être homosexuel, pas plus que d'être libertin ; il a le goût des parures, son élégance et sa délicatesse, sa passion pour les bijoux et les parfums font bien entendu jaser et caqueter les langues de vipère de la cour, comme St-Simon :
« C'était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets et de pierreries partout, avec une longue perruque toute étalée devant, noire et poudrée et des rubans partout où il pouvait mettre, plein de sortes de parfums et en toutes choses la propreté même. On l'accusait de mettre imperceptiblement du rouge. »
Sa seconde épouse, la princesse Palatine, quant à elle écrit : « Tandis que le roi aimait la chasse, la musique et la comédie, mon époux n'aimait que le jeu, la table et la parure. Assurément il dansait bien, mais à la manière des femmes. Il ne pouvait danser comme un homme à cause de ses souliers à talons hauts. »
Monsieur par Michel Corneille, dit Corneille l'Ancien (XVIIe s., huile sur toile, musée de Trianon, Versailles)
Monsieur est riche, et il mène grand train, s'entourant de personnages qui le desservirent parfois ; il a la passion du jeu, qui le conduit parfois à devoir se séparer de précieux joyaux qu'il affectionne. Surtout, il organise dans ses résidences des fêtes magnifiques sur lesquelles les rumeurs iront bon train. Comme cette accusation, dans les années 1670, d'avoir participé au viol d'un page lors de ce qui est qualifié d' «orgie » ; sans doute calomnieux, mais cela lui vaudra quand même des remontrances de son frère. Il est vrai que Monsieur ne négligeait pas les pages, qu'il choisissait pour leur beauté2...
Le comte de Guiche, qui fut l'un des favoris de Monsieur... et de Madame !
Parmi les amants connus de Monsieur, il y eut brièvement Alexis Henri de Châtillon, plus durablement Antoine de Gramont comte de Guiche (1641-1720) (qui sera aussi l'amant de Madame, la première épouse de Philippe), mais surtout le fameux chevalier de Lorraine, Philippe de Lorraine-Armagnac (1645-1702), bisexuel notoire, avec lequel il eut une relation durant plus de 30 ans.
Monsieur, qui rencontra le chevalier pour la première fois vers 1650, était semble-t-il sincèrement amoureux - il faut dire que le galant était « beau comme on peint les anges », selon les termes de Choisy, qui s'y connaissait dans les deux matières ! Il le logea luxueusement au Palais-Royal à partir de 1668, et l'y fit revenir en réaménageant à grands frais ses appartements après que le roi ait exilé un temps le chevalier, de 1670 à 1672. L'amant volage passe pour avoir, disait-on, "initié" le comte de Vermandois3, bâtard de Louis XIV, ce qui ne fut pas sans provoquer la colère du roi. Il semblerait que le chevalier, de son côté, n'ait pas été toujours aussi sincère et ait quelquefois profité de la situation ; là encore, difficile de se faire une idée objective quand les calomnies permettent de donner à l'histoire un visage « politiquement correct » chez de nombreux historiens.
En tout cas, les deux hommes restèrent très liés jusqu'à la fin de leur vie. Ce qui est certain, c'est que le chevalier de Lorraine entra plusieurs fois en conflit avec les épouses de Monsieur : la première, Henriette Anne d'Angleterre (1644-1670), ne supportait pas cette relation non dissimulée entre son époux et le chevalier, encore moins de vivre sous le même toit au Palais-Royal ; lorsqu'elle mourut brutalement à l'âge de 26 ans, on parla d'empoisonnement et bien entendu ce fut l'amant de Monsieur qu'on soupçonna de l'assassinat de Madame4. La seconde, la princesse Palatine, Charlotte Elisabeth de Bavière (1652-1722), opta plutôt pour le mépris, et ne fit la paix avec le chevalier que quelques années avant la mort de son époux.
Monsieur par Jean Nocret (XVIIe s., huile sur toile, coll. part.), qui travailla pour lui au château de St-Cloud.
On lit beaucoup de choses sur Monsieur, sa personnalité et ses goûts. Les historiens les plus sérieux eux-mêmes n'échappent pas toujours aux ragots orduriers dont ce prince fit l'objet de son temps et même au-delà. D'une certaine façon, on peut même dire que la figure de Monsieur a permis à de nombreux historiens de laisser s'exprimer leur homophobie et d'exorciser par des phantasmes ridicules cette part de la réalité historique qui les dérange dans leurs convictions personnelles ; elle montre aussi leur méconnaissance de l'homosexualité, ne serait-ce que lorsqu'ils ajoutent foi au fait qu'on peut "rendre un garçon homosexuel" par une éducation orientée.
Or, Monsieur est bien loin de tous ces commérages quand on prend le temps de comprendre la personne qui se cache derrière le personnage historique. Il n'est pas la victime d'une éducation destinée à en faire « un être faible » 5, inoffensif pour son royal frère ; il a au contraire assez de personnalité pour assumer ses goûts, dans la lignée de la Renaissance française qui fut le cadre de son enfance. Il bénéficia de la protection que lui offraient et son rang et l'affection de son frère ; et il fit partager cette protection à nombre d'homosexuels de la cour de France. Il nous fait d'ailleurs découvrir cette autre facette de son frère, l'affection et l'indulgence derrière la figure du monarque tout-puissant.
Il a dû souffrir, malgré les apparences, à commencer par les effets des railleries et calomnies, même si son rang lui imposait de n'en laisser rien paraître, et même s'il a gardé toute sa vie le choix d'assumer ouvertement sa nature. Il y a dans sa frénésie de fêtes et de plaisir, dans son souci du paraître, l'indice d'une fêlure. L'une de ses souffrances secrètes est aussi son attachement à la religion, sa foi catholique sincère, malgré l'hostilité de l'Eglise à l'égard de ce qu'il est ; son libertinage ne va pas jusqu'au renoncement à Dieu, et le poids de la tradition catholique, même s'il ne peut lui infliger les persécutions que subit le commun des mortels, ne manque pas de le tourmenter.
Il est esthète et homme de goût, comme le montrent les travaux qu'il fit réaliser pour le Palais-Royal et surtout le château de St-Cloud (aménagements dont l'essentiel a dans les deux cas disparu), ainsi que ses collections d'oeuvres d'art. Il est volontiers mécène, ami des arts, et c'est un aspect de Monsieur qui est volontiers gommé. De nombreuses pièces de Molière seront jouées pour la première fois au Palais-Royal, et c'est grâce à la protection de Monsieur que la troupe sera amenée à jouer devant le roi. Quant à son extravagance, mordious : je dirais qu'elle est plutôt fort sympathique et caractéristique de son temps ; les personnages extravagants, qui sont nombreux au XVIIe s. , apportent plus à une culture que les esprits étriqués, non ? C'est aussi l' "extravagance" qui a fait du XVIIe s. le Grand Siècle.
J'aime beaucoup ce portrait par Mignard, qui laisse transparaître de façon imperceptible l'homme derrière le personnage officiel, en particulier dans le regard. Quelque chose des blessures intimes...
Notes explicatives :
1- Rappelons au passage qu'un usage longtemps en vigueur en France voulait qu'on habille les garçons et les filles de la même façon, c'est-à-dire en robe et les cheveux longs coiffés comme ceux d'une fille, jusqu'à l'âge de 5 ou 6 ans ; dans le cas de Monsieur, la tenue féminine perdura bien au-delà de cet âge...
2- Mais il faut se garder de juger avec les critères d'aujourd'hui : les relations entre un homme mûr et un adolescent relèvent alors d'une vision de la tradition antique, et ce depuis la Renaissance ; elles sont souvent jugées à l'époque moins choquantes que celles entre deux hommes adultes.
3- Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV et de Mme de La Vallière.
4- Difficile, tout de même, d'imaginer que Monsieur ait pu continuer à entretenir cette relation si l'accusation avait été fondée. Louis XIV ne l'aurait pas toléré.
5- Cette idée reprise par de nombreux historiens est à la fois ridicule et homophobe : en quoi un homosexuel serait-il moins susceptible d'intrigue politique qu'un hétérosexuel ? Il est difficile de suivre ce raisonnement, avouons-le.
Post-scriptum : l'article est long, certes, il vous aura fallu du courage pour arriver jusqu'au bout ; mais je le devais bien à Monsieur... vous ne croyez pas ?
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