Pas de sujet précis, mais un ensemble de rubriques, qui évolueront avec le temps. Même si un accent particulier est mis sur l'Egypte. Ce qui compose mon univers et que je souhaite partager... Des passions, des coups de coeur et des coups de gueule, des ré
Après Champollion, Flaubert. L'écrivain se rend en Egypte avec Maxime Ducamp en 1849-1850. Là encore, sa correspondance nous est précieuse pour évoquer les voyages en Egypte à cette époque. Il embarque à Marseille, débarque en Egypte à Alexandrie et de là gagne Le Caire, puis la Nubie. La lettre que nous verrons aujourd'hui évoque l'expérience du désert telle que Flaubert l'a vécue.
" A sa mère.
Le Caire, 14 décembre 1849.
Si tu savais, chère vieille, combien de fois par
jour, en voyant de belles choses, je te regrette et
me figure ta mine garnie de lunettes, s' ébahissant
à mes côtés. Aussi, de tout ce que je vois, je tâche
de ramasser le plus possible pour t' en rapporter
davantage. Comme nous causerons au retour,
pauvre chère vieille ! Allons ! Allons ! Prends
courage ! Ce temps, qui te paraît si long maintenant,
dans quelques mois te semblera avoir passé vite.
(...)
Nous avons cette semaine fait une petite excursion
de six jours à Giseh, aux pyramides, à
Sakkara et à Memphis. à Sakkara j' ai ramassé
dans leur pot des momies d' ibis que nous remporterons.
Quant à des momies humaines, c' est fort
difficile à exporter, toutes les antiquités étant
arrêtées à la douane. Du reste, si ce n' est pas plus
malaisé pour sortir que pour entrer, l' affaire sera
bâclée aisément. Nous sommes entrés à Alexandrie
sans qu' on ait ouvert nos bagages (1200 livres).
Nous avons donné cinquante sols, et tout a été
dit. Voilà donc dix jours que nous avons passés à
peu près entièrement dans le désert, couchant
sous la tente, vivant avec les bédouins (lesquels
sont très gais et les meilleurs gens du monde),
mangeant des tourterelles, buvant du lait de
buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals
que nous voyons le soir et le matin galoper
entre les monticules de sables voisins. J' adore le
désert ; l' air y est sec et vif comme celui des bords
de la mer, rapprochement d' autant plus juste
qu' en passant la langue sur sa moustache, on se
sale le palais. On y respire à pleins poumons. Nos
chevaux étaient ferrés avec un fer plein (comme
un soulier) pour mieux courir sur le sable ; nous
les lancions à fond de train, nous dévorions
l' espace, nous faisions une masse de charges. Pour te
rassurer dès à présent quant au désert (relativement
à notre voyage du Sinaï que nous ferons vers le
mois d' avril probablement), apprends, pauvre
vieille, qu' il n' y a dans le désert ni ophthalmie, ni
dyssenterie, ni fièvre. il n' y a rien et puis
c' est tout ; le seul danger sérieux est d' y crever de
faim ou de soif quand on n' a pas de provisions. Nous
avons un drogman parfait, homme d' une cinquantaine
d' années, italien, aux trois quarts arabe,
grand drôle flegmatique, connaissant les coins et
recoins de toute l' égypte, excellent dans tous les
marchés que nous faisons et qui, au milieu d' une
vingtaine d' arabes, est curieux à voir. Pour une
piastre (5 sols) il se chamaille avec eux pendant
une heure. Alors son grand oeil noir s' allume, il
gesticule, pâlit, crie et finit par les faire taire.
Il est bon cuisinier, nous prie de lui laisser nous
faire des plats sucrés, sait empailler les oiseaux,
estamper les bas-reliefs. Il fait tous les métiers
possibles et ne rit jamais que lorsqu' il a pris un
raccourci pour nous mener d' un endroit à l' autre.
Alors il met les poings sur les hanches, baisse le
nez et se tortille en grimpant sur sa bourrique.
(...). "

Frederick Goodall, On the Fringe of the Desert
(vers 1884, huile sur toile).